En général, il me faut plusieurs minutes pour retrouver mon pied marin, et pouvoir me déplacer à mon aise sur le pont sans être un peu brassée. Mais l’excitation est telle ce jour, qu’elle annihile totalement mon habituel mal de mer. À bord du Kanrinmaru et de ses trois ponts, qui navigue quotidiennement dans le détroit de Naruto au cœur de la mer intérieure de Seto, je guette avec impatiente les arcs majestueux du pont d’Onaruto.

La structure aérienne connecte l’île d’Awaji, dans le prolongement de Kobe dans la préfecture de Hyogo, avec le Shikoku et la région de Tokushima. Mais la principale attraction se trouve sous le pont, comme un étrange vortex océanique et une surprise de Mère Nature – les tourbillons de Naruto.

En naviguant tranquillement à 10 nœuds, la brise océaniques rabat des mèches de cheveux en travers de mon visage. Ma langue ressent le sel de l’air alors que je m’appuie contre le rail de sécurité qui entoure le pont supérieur. Mais je n’y prête bientôt plus attention, trop occupée à essayer de capturer le meilleur cliché du pont Onaruto.
Les cris frénétiques des mouettes rompent la monotonie du moteur du Kanrinmaru, alors qu’elles ne cessent de plonger vers l’océan pour ensuite remonter haut dans le ciel. Elles n’ont absolument aucun mal à nous suivre.

Mais je comprends rapidement leur motivation à nous accompagner – et la cause d’autant d’excitation. Ce sont les paumes couvertes de pain de Jiro Kurume, l’un des membres de l’équipage. « Ils arrivent qu’elles ne se gênent plus du tout, et viennent directement attraper le pain dans la main », s’amuse le trentenaire en me tendant un petit sachet de pains. « Mais elles sont plutôt timides aujourd’hui. »

Nos gourmandes amies à plumes disparaissent aussitôt que les derniers morceaux de pain ont été distribués, alors même que les premiers signes des tourbillons que nous attendons tant apparaissent. Le pont d’Onaruto est bien haut au-dessus de nos têtes, et je fais signe aux visiteurs qui nous regardent d’en haut, à travers le sol de verre d’Uzu no Michi – la plateforme d’observation des tourbillons située sous les voies du pont.

En regardant à nouveau la surface de l’océan, je remarque que nous approchons enfin des premières spirales d’eau de mer. Tournoyant de tous côtés, l’eau rejoint les profondeurs dans d’étranges tourbillons, comme si de géantes bondes étaient soudain retirées du plancher océanique.

Le phénomène s’explique en fait par la rencontre des courants opposés de la mer intérieure de Seto et du détroit du Kii, côté Océan Pacifique, qui se produit précisément dans les 1,3 kilomètre de large du détroit de Naruto. Les tourbillons se forment au moment où les eaux se réunissent, pour compenser la différence de niveau de chaque côté. Très discrets certains jours, mais impressionnants quand les bonnes conditions sont réunies, ils se produisent selon les horaires de marées, qui influent elles-mêmes énormément sur l’intensité du phénomène.

« Le printemps et l’automne sont les moments où les tourbillons sont les plus spectaculaires », me détaille Kurume. « Principalement quand la lune est pleine, ce qui se traduit par les plus forts coefficients de marées. Avec ces conditions, leur diamètre peut atteindre 20 mètres ! »

Sur le Kanrinmaru, des grappes de spectateurs sont rassemblées à l’extrémité du pont, s’exclamant comme des enfants et quasiment tout aussi dissipés. Je suis dans le même état, excitée et fascinée à la fois de contempler de près les miracles de Mère Nature, en naviguant à quelques mètres de tourbillons qui sont parmi les plus rapides et les plus larges de la planète.

Après deux tours des tourbillons, le froid mordant de l’air marin a finalement raison de nous, et je descends au niveau inférieur dans le salon de tatami du navire, pour me réchauffer pendant que nous rentrons au port. Alors que nous débarquons, je regrette que l’expérience soit déjà finie, mais Kurume est là pour me rassurer en me disant que notre découverte des tourbillons n’est pas tout à fait finie. Il me conduit jusqu’au Uzushio Dome Nanairo et me désigne l’Ashiyu Uzunoyu, un bain de pied d’eau thermale, totalement gratuit et où l’eau tourne régulièrement dans le bassin – comme une version réduite des tourbillons de Naruto. Et l’antidote parfait pour combler aussi mes doigts bien refroidis par la croisière.

Texte de Celia Polkinghorne et photographies de Jason Haidar